Notules et ponctuations

d'une recherche de sens  

 

L'invention du Tétragramme

 

 YHWH (יהוה) est le nom qui exprime par essence le divin, au sein de la Bible hébraïque. Ce mot, qui se compose de quatre supports consonantiques - yod, (י), hé (ה), vav (ו) et hé (ה) -, ... n'existe pourtant linguistiquement pas.

 

Il correspond en effet à une flexion artificielle du verbe havah (« être », « devenir »). Sa construction en combinerait le présent (Je suis), les temps de l'accompli (approximativement Je suis devenu et Je serai devenu) ainsi que les temps de l'inaccompli (approximativement Je deviendrai, Je deviendrais et Je serais devenu).

 

Pour Henri Meschonnic, qui reprend au passage certains arguments de la « critique biblique »1 l'invention du Tétragramme aurait en partie à voir avec le nom d'une divinité sémitique plus ancienne, Yah, qui ne serait peut-être elle-même qu'une variante de la Yahou (« Colombe d'en haut ») suméro-babylonienne. L'effet attracteur du nom Yah a peut-être joué, mais c'est un aspect mineur de la question du Tétragramme. Car cette invention linguistico-métaphysique d'une coprésence du réel existant (accompli), du possible (inaccompli) et de l'action n'a strictement aucune corrélation avec les théogonies sémitiques dites « yahvistes ». Elle a plutôt à voir, d'abord, avec le renversement religieux opéré en Egypte d'Aton (Dieu du soleil qui chauffe et fait pousser) vers Amon (Dieu du soleil qui éclaire... le réel).

 

Mais une deuxième étape nous manque, celle du passage de l'espace de pensée à la temporalité de pensée. Elle s'est vraisemblablement opérée, historiquement, autour ou à partir de l' « épisode Moïse », c'est tout ce qu'on peut dire.

 

Moïse, ancien dignitaire d'Amon, se mit à la tête d'un groupe d'artisans tailleurs de pierre sémites, qu'il avait côtoyés adolescent, les accompagna hors d'Egypte et fut « réinventé » être né parmi eux. Cette inversion d'origine, attestée par l'épisode biblique d'un berceau trouvé par la fille du Pharaon, manifeste clairement le passage d'une création du monde à une recréation du temps – l'avènement d'une liberté ou d'une libération théogonique.

   *****

Exode III:13-14 (Le buisson ardent). Moïse demande à Dieu : Voici, je vais trouver les Hébreux et je leur dirai : « Le Dieu de vos pères m'a envoyé vers vous ». Mais s'ils me répondent : « Quel est son nom ? », que leur dirai-je ? Dieu rétorqua à Moïse : « Je Serai ce que Je Serai » (Ehyéh Acher Ehyéh הְיֶה אֲשֶׁר הְיֶה). Et il ajouta : Voici ce que tu diras aux Israélites : « Je Serai (Ehyéh) m'a envoyé vers vous ».

*****

 Cette invention de la liberté, qui fournit l'argument de tout le spinozisme, va se trouver « aplatie » par sa relecture johannique, dans laquelle YHWH se serait manifesté pour la première fois non pas à Moïse, mais à Abraham devant le chêne de Mamré (Genèse XVIII:1 et Genèse XIX:1). Une telle relecture prend appui sur Jean VIII:56 où Jésus est supposé indiquer qu'Abraham lui-même avait vu son jour, et qu'il avait été avant lui. Du Dieu qui rend possible le futur à construire (clairement réaffirmé comme tel dans le premier Commandement (Qui suis-je ? - Je suis celui qui t'ai fait sortir de l'esclavage) et par la cérémonie de la Pâque (en tout lieu, en tout temps il faut se considérer comme à libérer de l'esclavage) on retombe en effet dans la définition d'un Dieu incréé. Laquelle implique un infini du temps certes, mais pas un infini des possibles du temps humain - le temps de la divinité n'est plus accessible à l'homme, et il faut « rendre à César ce qui appartient à César ». 

***** 

Dans l'hébreu biblique on n'inscrivait pas les voyelles ; le lecteur devait reconstituer ou ajouter de mémoire (s'il était savant) les voyelles appropriées au contexte de la lecture. Ce furent les massorètes qui créèrent, au milieu du premier millénaire après J.-C., le système de notation actuellement utilisé pour transcrire les sons vocaliques.

Le judaïsme classique (qui prend appui sur le Talmud) s'interdit de tenter de prononcer le Tétragramme, en s'appuyant sur le troisième Commandement (Tu n'invoqueras pas le Nom « YHWH » en vain). Quand le lecteur rencontre le Tétragramme dans les Écritures hébraïques, d'autres expressions doivent lui être substituées à l'oral, le plus souvent Adonaï (אדני, « Mon Seigneur »), de temps en temps Elohim (« Puissances »)2. Cette substitution explique les points-voyelles utilisés dans les transcriptions modernes du Pentateuque : e-o-a3 quand il faut lire Adonaï, e-o-i quand il faut lire Elohim. Dans la conversation on utilise de préférence haChem (le Nom - cf. Lévitique XXIV:11).

Pour ces deux raisons la prononciation exacte du Tétragramme, à supposer qu'elle soit possible, demeure incertaine. On a postulé qu'une prononciation existait avant la chute du Temple de Jérusalem. En se référant aux noms propres bibliques comportant une référence au Tétragramme - par exemple Juda (Yehouda) -. Au Songe d'Isaïe, dont la prosodie, les assonances en O et OU suggèrent une prononciation usitée à l'époque de la rédaction du texte, généralement considéré comme l'un des plus anciens du corpus biblique. A l'assertion biblique et talmudique, surtout, d'une prononciation annuelle par le grand-prêtre. Mais cette dernière, au point de vue des textes talmudiques eux-mêmes, est à prendre en un sens second, plutôt qu'en acception littérale.

Dans les premières transcriptions chrétiennes le Tétragramme était en tout cas rendu par Yahweh (variante : Yahvé), forme absurdement reprise par les histrionographes de l'école dite de la « critique biblique », déjà évoquée4. Jéhovah a été ensuite la forme la plus utilisée en milieu catholique jusqu'au premier tiers du XXème siècle. Elle a été produite en vocalisant le Tétragramme e-o-a (utilisation - fautive - des points-voyelles apposés par la transcription massorétique pour indiquer qu'il faut prononcer « Adonaï »). Seuls les Témoins de Jéovah s'y accrochent encore.

 

La supputation d'une prononciation exacte du Tétragramme, et de ses effets de puissance - voire de ses effets « magiques » -, a alimenté la production mystique. Le thème du Golem en est une des nombreuses occurrences quabbalistiques, popularisée dans un roman de Gustave Meyrink et dans le Cristal qui songe d'Edouard Sturgeon. La littérature elle-même y a donc aussi beaucoup puisé. Par exemple encore « La mort et la boussole » (merci Addacat) ou L'Aleph de Borges, L'Adversaire d'Ellery Queen5...

 

Références

La mystique juive dans l'encyclopédie Mythes et Croyances du Monde Entier, Editions Lidis-Brépols, Paris, 1985.

Joël Askénazi, « Kafka, Borgès et la Kabale » dans Analyses et réflexions sur Kafka, Ellipses, Paris 1988.

Baruch Sinoza, Abrégé de grammaire hébraïque, Introduction, traduction et notes de Jöel Askénazi et Jocelyne Askénazi-Gerson, Librairie philosophique Vrin, Paris, 2006, 3ème édition actualisée.

José Seknadjé-Askénazi, « La philosophie de la grammaire », Les Nouveaux Cahiers n° 124, Paris, 1996.

 

copyright JSA 15/06/08 @

 

1 Notamment le fait que יה (Yah ) est une graphie synthétique qu'on retrouve plusieurs fois dans le Pentateuque (cf. ansi Exode XVII:16) en lieu et place de YHWH.

2 Et non a-o-a, qui contreviendrait aux règles de vocalisation : le a vocalique initial doit est fléchi e du fait des sons consonantiques qui portent le Tétragramme.

3 ´Èlohim est le pluriel de révérence de ´Èl, nom commun désignant la divinité (= « dieu » avec une minuscule).

4 Ce courant a tenté (et tente toujours) de prouver l'inintérêt des commentaires classiques en les appréciant... à partir de leur réinterprétation romaine. Il a ainsi produit quelques pseudo-découvertes scientifiques, comme celle de deux « versions » (l'une dite Yahviste, l'autre dite Elohiste) entremmêlées de la Bible hébraïque. La mention de « lectures » parallèles coprésentes dans le texte fait pourtant l'objet de plusieurs centaines de commentaires talmudiques. Misère de la pensée post-moderne...

5 Dont le canevas est dû à... Théodore Sturgeon.

Ajoutons que dans La Vie Mode d'Emploi Georges Perec utilise les nombreux entrelacs reliant la Quabbale, Spinoza, Borgès, Poe, Kafka et Sturgeon. Des conceptions spinoziste et mystique du divin infusent la nouvelle Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, c'est dans cette nouvelle que puise Sturgeon pour asseoir le synopsis de L'Adversaire, et le « Tsalal » obscur des derniers écrits de Poe anticipe par antiphrase l'air lumineux de Kafka aussi bien que le « Bahir » quabbalistique ou le « Zahir » de Borges. Lequel rappelle en cette référence qu'Amon et ´Èlohim auront même fécondé Allah.