" Pour dire encore un mot sur la prétention d’enseigner comment doit être le monde, nous remarquons qu’en tout cas, la philosophie vient toujours trop tard. En tant que pensée du monde, elle apparaît seulement lorsque la réalité a accompli et terminé son processus de formation. Ce que le concept enseigne, l'histoire le montre avec la même nécessité : c'est dans la maturité des êtres que l'idéal apparaît en face du réel, et après avoir saisi le monde dans sa substance le reconstruit dans la forme d'un empire intellectuel. Lorsque la philosophie peint sa grisaille dans la grisaille, une manifestation de la vie achève de vieillir. On ne peut le rajeunir avec du gris sur le gris, mais seulement la connaître. Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol ".
Hegel, dernières phrases de la préface des Principes de la philosophie du droit, 1821, traduction d'André Kaan.
Si ce passage avait commencé par "Remarquons qu'en tout cas la philosophie vient toujours trop tard..." il aurait véritablement constitué ce que l'ontologie grise des universités françaises le porte actuellement à être : un avatar ultime et modélisant de efforts kantiens pour ruiner toute prétention philosophique à constituer une science du possible et de l'action, cantonner la philosophie à une métaphysique du déjà-là.
Malheureusement (ou heureusement ?) cette idéologie du ressentiment et de l'impuissance que constitue l'hégélianisme ne peut s'empêcher d'annoncer la couleur, avec une trivialité qui fait sourire le penseur authentique : "Pour dire encore un mot sur la prétention d'enseigner comment doit être le monde..."
Karl Mannheim fera donc très brillamment et très justement la critique impitoyable de ce passage hégélien dans Idéologie et utopie (1929) :
" La mentalité conservatrice, comme telle, n'a aucune tendance à élaborer de la théorie. Les êtres humains ne théorisent en effet pas sur les situations réelles dans lesquelles ils vivent, tant qu'elles sont bien adaptées à leurs souhaits. Ils tendent, sous certaines conditions d'existence, à considérer ce qui les environne comme partie d'un ordre naturel du monde qui, par suite, ne présente pas de problème. La mentalité conservatrice ne produit donc pas spontanément d'utopie. Idéalement, elle est, dans sa structure même, parfaitement en harmonie avec la réalité dont elle a, pour le moment, conquis la maîtrise. Il lui manque la diversité des reflets et ds éclairages qui découlent du mouvement progressif que constituent les processus historiques. Le type conservateur de la connaissance est originellement celui qui fournit un contrôle pratique. Il se compose d'orientations habituelles, souvent aussi réflexives, vis-à-vis des facteurs immanents à la situation. Il y a des éléments idéaux qui survivent dans le présent comme vestiges de la tension des périodes antérieures où le monde n'était pas encore stabilisé, et qui n'opèrent plus maintenant qu'idéologiquement : tels sont les diverses formes de la foi, les religions et les mythes, relégués dans un domaine situé au-delà de l'histoire. À ce niveau la pensée, comme nous l'indiquons, incline à accepter l'environnement total dans l'état concret accidentel où elle se produit, comme si c'était l'ordre propre du monde, qu'on doit accepter sans discussion et qui ne présente aucun problème. C'est la contre-attaque des groupes émergents, et leur tendance à briser les limites de l'ordre existant, qui amène la mentalité conservatrice à mettre en doute la base de sa propre domination, induit par nécessité les conservateurs des réflexions historico-philosophiques à leur propre endroit. Ainsi naissent les contre-utopies, qui servent de moyen d'orientation et de défense. Si les groupes socialement ascendants n'avaient pas dans la réalité soulevé ces problèmes et si ils ne leur avaient pas donné une expression dans leurs contre-idéologies respectives, la tendance du conservatisme à prendre conscience de lui-même serait demeurée latente, et la perspective conservatrice se serait cantonnée à un plan de comportement inconscient. Mais l'attaque idéologique d'un groupe socialement ascendant et représentant une nouvelle époque suscite, de fait, une conscience des attitudes et des idées qui s'affirmaient d'abord uniquement dans la vie et dans l'action. Aiguillonnée par les théories nouvelles qui lui font opposition, la mentalité conservatrice découvre donc son « idée » ex post facto. Ce n'est pas par accident, tandis que les groupes progressistes considèrent l'idée comme antérieure à l'acte, que pour le conservateur Hegel, au contraire, l'idée d'une réalité historique ne devient visible qu'après coup..." (traduction de Pauline Rollet revue par les concepteurs du site)
Autant dire que la "chouette" de l'hegelianisme ne constitue que l'une des figures (certes très aboutie, et rhétoriquement magnifique) de ce que Nietzche a appelé le ressentiment.